Sur l’islam, la ligne dure de Macron – POLITICO

Sur l’islam, la ligne dure de Macron – POLITICO

26 octobre 2020 0 Par Village FSE

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John Lichfield est un ancien rédacteur en chef étranger de l’Independent et a été le correspondant du journal à Paris pendant 20 ans.

Le 16 octobre, un professeur de français a été décapité dans la rue devant son école par un agresseur islamiste radical de 18 ans. Dix jours plus tard, la France se retrouve accusée par certains en Belgique et à l'étranger de réaction excessive – voire de racisme.

Les accusations viennent de pays musulmans – le président turc Recep Tayyip Erdoğan a mené la charge ce week-end – mais aussi de voix libérales aux États-Unis.

Le New York Times a écrit sur «une vaste répression gouvernementale contre les individus et les groupes musulmans». Un sociologue américain, Crystal Fleming, spécialiste des groupes suprémacistes blancs, tweeté: «Il est plus que triste de voir les responsables français répondre à l'extrémisme violent par l'extrémisme violent…»

Extrémisme violent? Une large répression contre les musulmans?

Qu'a fait exactement le gouvernement du président Emmanuel Macron? Vous avez envahi l'Irak? Adopté une loi sur la sécurité intérieure pour suspendre certaines libertés civiles? Mettre en place un camp de prisonniers au large pour les détenus musulmans?

Non. Le gouvernement a fermé une mosquée. Il a arrêté quelques dizaines de personnes. Il a pris des mesures pour enquêter et peut-être fermer 51 associations musulmanes présumées avoir des sympathies extrémistes. Il a annoncé son intention d'expulser 231 étrangers, la plupart étant déjà en prison.

Une critique mesurée de la réaction française est possible. Arié Alimi, avocate à la Ligue française des droits de l'homme, a déclaré: «Matin et soir, nous entendons des appels à de nouvelles actions contre les musulmans. Ce dont nous avons besoin (de Macron), c'est de quelque chose… de plus sage, de quelque chose de plus équilibré. »

Alimi a raison. Macron doit revenir à l’approche raisonnable et réfléchie des relations de la France avec ses cinq millions de citoyens musulmans qu’il a adoptée dans un discours prononcé deux semaines avant le meurtre de Samuel Paty.

Mais considérons d'abord l'histoire récente de la France. Il y a eu 36 attaques terroristes islamistes graves ou très graves en France au cours des huit années écoulées depuis que Mohamed Merah a assassiné trois enfants devant une école juive de Toulouse et tué cinq autres personnes en mars 2012.

Cela fera bientôt cinq ans qu'une série d'attentats-suicides coordonnés contre la salle de concert du Bataclan et les bars à proximité de Paris ont massacré 130 fêtards vendredi soir. L’année suivante, 86 personnes sont mortes lorsqu’un camion de 19 tonnes a été conduit dans la foule à Nice pour célébrer la fête nationale de la France.

Malhonnête et dangereux

Impliquer que la France est plus coupable que victime – comme le font Erdoğan et certains critiques occidentaux – est malhonnête et dangereux. La France a plus souffert du terrorisme islamiste que tout autre pays européen au cours de la dernière décennie. La grande majorité des attaques n’ont eu aucun lien direct avec la publication par le magazine Charlie Hebdo de caricatures du prophète Mahomet.

Certes, la réaction sécuritaire du gouvernement Macron en matière de sécurité depuis le meurtre de Paty n’a rien de draconien. Arrondir les suspects habituels – même ceux qui sont déjà en prison – est la réponse standard des gouvernements qui estiment qu'ils doivent être vus pour «faire quelque chose». Même la fermeture de la mosquée de Pantin au nord de Paris – reprise par un imam extrémiste – a été saluée par ses fidèles plus modérés.

Ce qui est plus inquiétant, c'est le jaillissement de la rhétorique irréfléchie de certains membres du gouvernement français. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, en particulier, s'est emparé de la terminologie et des modes de pensée de la droite dure.

Il parle de la France qui mène une «guerre civile». Défendre la République laïque et unitaire de France contre l’enseignement «séparatiste» de l’islam extrémiste. Il suggère que les allées de nourriture ethnique dans les supermarchés devraient être fermées. En d’autres termes: punissons aussi bien les musulmans français innocents que les coupables.

Macron, selon des initiés de l'Elysée, a demandé à Darmanin et à d'autres ministres de refroidir leur langue. Mais Macron, en privé, selon le journal d'investigation Le Canard Enchainé, utilise aussi des mots intempestifs.

«Ils veulent notre mort. Nous allons donc les combattre à mort », aurait-il dit. «La République française est une fille gentille mais elle ne se laissera pas violer.»

Vaincre l'extrémisme violent nécessite une action énergique. Chaque pays a le droit de défendre ses citoyens. Mais les gouvernements occidentaux doivent également essayer de briser le cycle de réaction et de contre-réaction qui crée plus d'extrémisme et plus de violence.

La dirigeante d'extrême droite Marine Le Pen ne voit aucune raison d'une telle prudence. Sa réaction à la décapitation de Paty est de répéter – encore et encore – que l’immigration «massive et incontrôlée» est à blâmer.

Pourtant, la grande majorité des 5 millions de musulmans de France sont nés en France. Quelque chose comme la moitié d'entre eux ne pratiquent pas.

Un président Le Pen les expulserait-il?

Un imam radical, Abdelhakim Sefrioui, a contribué à fomenter la teinte mensongère en ligne et à pleurer contre l’utilisation par Paty des dessins animés de Muhammad dans une leçon d’éducation civique. Il est associé du comédien antisémite français Dieudonné, lui-même ami du père de Le Pen, Jean-Marie.

Peut-être devraient-ils tous être expulsés.

Controverse de dessin animé

Une minorité de musulmans français – mais une minorité croissante – embrasse une version anti-occidentale radicale et paranoïaque de l'islam.

La stratégie islamiste est de provoquer la France et les autres gouvernements occidentaux dans des actions et des paroles présentées comme non seulement anti-islamistes mais anti-musulmanes.

Les caricatures du prophète Mahomet, publiées pour la première fois par le magazine Charlie Hebdo en 2006, s'inscrivent dans cette spirale – source d'indignation tant pour les musulmans modérés que radicaux mais aussi pour la France.

Dans son discours lors de l'hommage de la nation à Samuel Paty, Macron a déclaré que la France «continuerait à publier des caricatures». C'est suffisant. Cela aurait été mieux s'il avait ajouté des mots plus proches de ceux inclus dans un sage sermon diffusé vendredi dernier dans les mosquées par le Conseil musulman français.

«La loi de la République autorise ces caricatures mais n'oblige personne à les aimer», disait le sermon suggéré. «Nous pouvons même les détester. Mais rien. absolument rien, ne justifie le meurtre.

Il y a trois semaines, Macron a prononcé un discours réfléchi et équilibré sur l'islam et la France dans la banlieue parisienne, non loin de Conflans Saint Honorine, où Paty a été assassiné. L’attaque était presque certainement une réponse extrémiste au discours de Macron autant qu’à la leçon de Paty sur la tolérance et la liberté d’expression.

Macron a promis une loi sur «la laïcité et la liberté» pour lutter contre le «séparatisme» islamiste extrémiste en interdisant «l'importation» d'imams financés et formés à l'étranger. Des allégements fiscaux et des financements publics seront mis à la disposition des mosquées qui signeront une charte acceptant les principes français de laïcité, de démocratie et d'État de droit.

Le président français a cependant admis que les citoyens musulmans du pays avaient été abandonnés par les gouvernements successifs. Il a admis que la France avait créé son propre «séparatisme» en jetant les plus pauvres dans des ghettos de banlieue avec des logements médiocres et peu d'emplois. Il a promis de nouvelles actions cet automne et cet hiver pour améliorer les opportunités pour les habitants des banlieues multi-raciales ou banlieues.

Le discours a été généralement bien accueilli par les dirigeants musulmans modérés en France. C'est à ce genre d'équilibre que Macron doit maintenant revenir. Le projet de loi sur l’islam et la liberté, attendu le 9 décembre, doit être aussi impartial que le discours de Macron – pas faussé par la colère, même compréhensible, générée par l’attaque contre Paty.

La bataille cruciale des prochaines semaines pourrait donc se situer au sein du gouvernement français.

Il opposera la politique à court terme de la colère à une politique à plus long terme de reconquête démocratique; Macron contre certains de ses ministres bavards et plus impétueux; Macron contre Macron.