Libérez les «prisonniers» de la Moria maintenant! – EURACTIV.com

Libérez les «prisonniers» de la Moria maintenant! – EURACTIV.com

19 septembre 2020 0 Par Village FSE

Il faut montrer concrètement aux Européens effrayés par la migration que leur sécurité ne sera pas menacée si des programmes raisonnables sont mis en œuvre avec l'aide directe de la société civile organisée, écrit Marco Impagliazzo.

Marco Impagliazzo est le président de la communauté de Sant’Egidio.

La culture juridique européenne ne permet pas à des personnes, qu’elles soient citoyens d’États membres ou d’États tiers, d’être détenues contre leur gré ou sans savoir pendant combien de temps. Aucun citoyen européen ne l'accepterait pour lui-même.

En Europe, nous dénonçons quotidiennement les violations du droit humain fondamental à la liberté dans des pays du monde entier. Mais aujourd'hui, ce droit humain même est violé à Lesbos, sur le territoire de l'UE. L'acceptons-nous?

L'histoire tragique de l'incendie d'un bidonville qui servait de refuge à environ 12 000 demandeurs d'asile à Moria a fait la une de tous les médias européens et a été qualifiée de situation scandaleuse. Mais cela ne dure-t-il pas depuis longtemps déjà? Et cela a-t-il déjà déclenché nos consciences?

Ce qui se passe dans la Moria depuis des années est bien au-delà des termes de notre civilisation: les gens qui ont fui des situations difficiles sont traités comme des animaux bien qu'ils n'aient commis aucun crime. Ces nombreuses personnes ne reçoivent ni une nourriture adéquate, ni un endroit décent pour dormir, ni un abri pour les intempéries ou l'intimité familiale.

Ils n'ont pas non plus de perspective future. Ce sont des violations des droits humains. Une fois que nous acceptons qu'une personne sur le sol européen soit privée de ses droits de l'homme, nous nous préparons à nous les refuser.

Pendant ce temps, l'opinion publique européenne a été amenée à fermer les yeux et à se plier à une conspiration du silence. Au lieu de réfléchir à la manière dont nous traitons les réfugiés, nous, Européens, préférons jouer la victime, nous quereller et nourrir toutes sortes d’obsessions migratoires.

L'un des leitmotivs des débats est l'accusation faite à la Turquie de son intention d'ouvrir le barrage et de rejeter tous ses migrants en Europe. La Turquie a effectivement accueilli environ 3 millions de réfugiés, mais elle les traite d'une manière certainement plus humaine que ce qui se passe à Lesbos.

L'accusation envers les Turcs découle des différends avec l'Europe sur la mer Méditerranée, qui relèvent de sujets politiques complètement différents. Mais la culture de la peur de l’ennemi est toujours un bon prétexte pour se soustraire à sa responsabilité.

La Communauté de Sant’Egidio a récemment lancé un appel à tous les États membres de l’Union européenne pour qu’ils accueillent d’urgence les réfugiés qui ont tout perdu dans le feu de camp.

Regardons-les face à face: ce sont des demandeurs d’asile qui vivent dans des conditions extrêmement précaires depuis des mois, certains depuis des années, après avoir fait des voyages très risqués pour échapper à la guerre ou à d’autres situations insoutenables; la plupart viennent d'Afghanistan et presque tous sont Hazara, un groupe ethnique fortement réprimé.

Une majorité d'entre eux sont des familles avec un pourcentage de mineurs de 40%. Ce n'est pas une armée d'envahisseurs. Si l'Europe est toujours à la hauteur de sa tradition de civilisation et d'humanité, elle doit en assumer la responsabilité par un acte d'engagement collectif.

Depuis quelques années, des volontaires de différents pays européens se rendent régulièrement à Lesbos pour aider les réfugiés. En organisant cela, nous voulons également montrer notre solidarité avec les habitants grecs de l'île, ils n'ont pas à supporter seuls le fardeau.

Cet engagement s’ajoute aux couloirs humanitaires que San’Egidio a entamés depuis 2016 à la fois du Liban et de l’Éthiopie et enfin de Lesbos elle-même.

La base juridique des corridors est l'article 25 du règlement de l'Union européenne sur les visas, qui prévoit la possibilité pour chaque État membre de délivrer des visas pour des raisons humanitaires ou d'intérêt national ou en vertu d'obligations internationales.

À ce jour, 2550 Syriens et 625 réfugiés d'Éthiopie ont été autorisés à arriver en Italie. Des nombres petits mais significatifs. De plus, les réfugiés sont gratuits pour l'État et sont pris en charge par la société civile.

Des protocoles similaires ont été signés par Sant’Egidio et ses partenaires avec la France (500 arrivées), la Belgique et d’autres pays.

Egalement de Lesbos, un couloir a été inauguré en avril 2016 par le pape François qui a emmené des réfugiés avec lui dans son avion à son retour de sa visite sur l'île, les confiant à Sant’Egidio à Rome. Nous prévoyons de procéder à 300 autres départs de Moria d'ici 2021.

Pour nous, chrétiens, ces actes d'hospitalité envers les étrangers sont les réponses à un commandement explicite de Jésus-Christ dans le Sermon sur la montagne, lui-même reflétant la vieille tradition juive d'hospitalité telle que commandée dans l'Exode et le Deutéronome.

Mais il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour se préoccuper des droits de l’homme des réfugiés ou pour vouloir répondre aux nombreuses tragédies humaines qui se déroulent devant nos côtes européennes.

La lutte contre la haine passe par ce type de solidarité concrète, associée à des garanties en matière de sécurité.

Il faut montrer concrètement aux Européens effrayés par la migration que leur sécurité ne sera pas menacée si des programmes raisonnables sont mis en œuvre avec l'aide directe de la société civile organisée et en lien avec les autorités civiles.

Ainsi, notre appel à libérer les prisonniers de Lesbos n'est pas idéologique, c'est avant tout une réponse pragmatique à des questions de vivre ensemble, alliant sécurité humaine et protection des droits de l'homme.