Fond européen : 315 milliards d’euros d’argent frais

Fond européen : 315 milliards d’euros d’argent frais

28 janvier 2020 0 Par Village FSE

La Commission devait certainement rêver d’un «grand plan d’investissement», mais elle a dû faire avec les moyens du bord. Le 26 novembre 2014, elle a ainsi proposé de séduire les investisseurs privés encore trop frileux pour investir en Europe.

Doté en réalité de 21 milliards d’euros, ce Fonds doit permettre à la Banque européenne d’investissement (BEI) d’emprunter quelque 63 milliards d’euros pour financer la part la plus risquée de projets. Les investisseurs seraient alors encouragés à investir un montant total de 315 milliards d’euros, entre 2015 et 2017. C’est le fameux «effet de levier».

Frilosité des investisseurs

Selon certains observateurs, cet objectif est extrêmement ambitieux vu la faible mise de départ. Les gouvernements européens n’abonderont pas le capital du Fonds. La tentation serait trop grande de demander un juste retour sur leur investissement. Or pour être crédibles, les projets doivent être choisis sur des critères économiques et non nationaux. Certains pays ont ainsi préféré investir de l’argent via leurs banques publiques de développement pour cofinancer directement des projets.

Si la force de frappe du Fonds semble limitée, sa conception est astucieuse. Il s’agit ni plus ni moins d’une garantie financière apportée à la BEI pour qu’elle prenne plus de risques quitte à subir des pertes. Car la BEI est largement critiquée pour sa frilosité. «Il y a un vrai changement d’échelle quant au montant des projets plus risqués que nous pouvons engager grâce à la garantie européenne, sans menacer notre capacité à garder la notation AAA de la BEI», explique le vice-président de la banque, Ambroise Fayolle, très convaincu. Maintenant, «le défi est de développer l’activité très risquée de notre portefeuille», précise-t-il.

Reste à voir si la BEI jouera bien le jeu, souligne le think-tank bruxellois Bruegel. Toujours est-il qu’elle a lancé la machine alors même que le Fonds ne sera pleinement opérationnel qu’au cours de l’automne. Fin octobre, environ 5 milliards d’euros étaient engagés sur les 63 milliards d’euros.

« La Chine, riche de ses réserves de change, a affiché son intérêt pour une participation dans le Fonds »

Problème, l’attrait des investisseurs privés pour des projets à long terme (à vingt voire trente ans), des hôpitaux par exemple, reste incertain. «Si le Fonds se met seulement à soutenir les projets publics ne pouvant pas être financés avec les budgets nationaux, ce sera comme d’habitude», insiste Michael Collins, de chez Invest Europe, l’Association européenne des sociétés de capital à risque. Car, évidemment, les investisseurs cherchent avant tout des projets rentables. En outre, «l’implication de la BEI et d’autres banques de développement multilatérales ne devrait pas faire obstacle aux investissements privés», explique Cristina Mihai, de l’Association européenne du secteur de l’assurance. Dans le passé, la présence de ces grandes banques publiques a eu pour effet d’abaisser les rendements de projets, qui ne reflétaient plus les véritables risques, et les rendaient ainsi peu attrayants.

Pour pallier l’éventuelle frilosité des investisseurs privés, la Commission tente de séduire au-delà des frontières européennes. La Chine, riche de ses réserves de change, a affiché son intérêt pour une participation dans le Fonds. On ne sait pas encore quels instruments financiers elle pourrait employer ni si elle prendrait directement des parts dans des projets précis.

Stabilité réglementaire

Chose certaine, le Fonds Juncker ne prospérera pas si le climat politique et économique en Europe est mauvais. Les compagnies d’assurances et les banques estiment que les réglementations mises en œuvre après la crise financière, les exigences sévères en matière de fonds propres, freinent l’investissement. «Le plan Juncker risque d’être victime de ce phénomène», prévient un banquier influent. Les investisseurs insistent également sur la stabilité réglementaire. Ils veulent être certains, par exemple, que les prix du gaz ne varieront pas du jour au lendemain s’ils misent sur trente ans dans un projet énergétique.

Ambitieux parce qu’il se veut l’embryon d’une nouvelle approche en matière de financement de l’économie européenne, le Fonds Juncker reste toutefois un pari, loin d’être gagné.